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Tract de la France Combattante parachuté |
C'est en 1943 qu'un maquis fut organisé dans les bois de Corny, pour quelques mois seulement, avec une fin bien tragique. A l'origine, deux organisations résistantes : Vengeance basée à Rouen, et l'OCM - Organisation Civile et Militaire des Andelys, créèrent un premier maquis destiné à regrouper des combattants pour préparer l'arrivée des alliés. Il fut constitué au Val Saint Martin, dans des grottes sur la falaise qui surplombe la Seine, au lieu dit du "Moulin de la folie". Suite à une dénonciation, les maquisards durent quitter précipitamment leur cachette, et certains se réfugièrent dans des bois près de Corny.
Un nouveau maquis se constitua alors, baptisé "France libre", et situé dans le bois de la Charbonnière, à la sortie de Corny sur la route qui mène à Fresne l'Archevêque. Marcel Dubois, maire de Corny, alors membre de l'état major départemental de l'organisation OCM, sous l'alias Colonel Delouvain, alimenta en eau et en vivres le nouvel abri, constitué d'une cabane de feuillage et de branchage construite dans un trou d'où l'on extrayait autrefois les silex pour la réfection des routes.
| Le bois de la Charbonnière à Corny |
La direction du Maquis fut confiée à Maurice Langlais, natif de Rouen, membre du réseau Vengeance, au parcours pour le moins compliqué et insolite pendant la guerre. En effet, après avoir œuvré dans le réseau Vengeance à Rouen, et publié le journal clandestin "Honneur et Patrie", il rejoignit la très pétainiste LVF (Ligue Française des Volontaires contre le bolchévisme), afin, selon lui, d'entraver la propagande allemande. Il quitta cette organisation en volant du matériel lui permettant ensuite d'imprimer son journal. Fin 1942, alors qu'il était poursuivi par la Gestapo, il partit en Allemagne pour le STO (Service du Travail Obligatoire), d'où il aurait permis l'évasion de prisonniers français. De retour en France, il reprit contact avec le groupe Vengeance qui lui confia la direction du maquis de Corny : il se baptisa alors "Tigre pensif" et s'attribua lui même le grade de Général.
| Localisation présumée du maquis, d'après les indications de Jean Erisay |
On ne connaît pas précisément la durée exacte de la brève existence du maquis, ni les actions menées par ses membres. Elles consistaient souvent et d'abord à préparer les assauts des alliés contre l'occupant lorsque le débarquement aurait lieu : formation militaire, vol d'armes et de munitions, sabordages divers, etc. Au quotidien, les maquisards pouvaient saboter les pieux anti parachutes que les allemands installaient un peu partout dans les champs, ou encore, comme ce fut le cas le 11 novembre 1943, placer des drapeaux français ou des fleurs sur les monuments aux morts des villages pour commémorer la victoire de 1918 contre les armées allemandes.
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| Bon émis par Maurice Langlais alias Tigre pensif en 1943, conservé par Jean Erisay |
Langlais décida pour financer le maquis d'émettre des bons d'"emprunt national pour la libération" que des résistants aux alentours pouvaient proposer et vendre aux sympathisants. Des fonds furent ainsi collectés, que Langlais dépensait rapidement en fêtes à Paris, où il se rendait avec quelques membres du maquis. L'inaction du maquis, la longue attente du débarquement des alliés, les malversations de Tigre pensif démotivèrent les troupes et un premier maquisard quitta le groupe a l'automne 43. De nombreuses arrestations intervinrent parmi les membres du groupe Vengeance peu après, qui menacèrent encore la survie du maquis.
En novembre, deux jeunes hommes veulent partir : Roger Guignard et son camarade Fleury Aimé Lefebvre, né en 1925 à Sallaumines, dans une famille de mineur du Pas de Calais. Fleury Lefebvre est l'ordonnance du Tigre pensif et donc le premier témoin de ses manquements. Il semblerait qu'outré ar les comportement de son chef, il ait voulu quitter le maquis de Corny pour s'engager ailleurs. Langlais les retrouva et tint un conseil de guerre le 20 novembre 1943, qui condamna les deux "déserteurs" à mort. La condamnation de Roger Guignard ne fut pas appliquée, le jeune homme ayant dit vouloir de gagner Londres pour continuer la lutte. Mais Fleury Lefebvre, lui, âgé de 18 ans seulement, fut exécuté le jour même par des membres du maquis sur les ordres de Langlais dans le bois de Corny. Son corps sera retrouvé par un enfant du village, Jean Erisay, alors âgé de 12 ans, le 30 août 1945.
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| Extrait du registre d'état civil de Corny relatant la découverte du corps de Fleury Lefèbvre |
Brigitte Garin dans son livre "Une famille normande dans la tourmente nazie" cite le témoignage d'une habitante, Germaine Hayet, sur ce drame : "Le pauvre gosse, un ch'timi du nord, n'était pourtant pas dangereux. Il ne cessait de dire en pleurant "Je veux retourner chez mi ! Je veux retourner chez mi !". Mais de crainte qu'il ne dénonce le camp, l'un des maquisards le tua froidement.". Monsieur Jean Erisay, qui découvrit, enfant, le corps du jeune Lefèbvre en août 1945, racontait lui aussi que le jeune homme avait été exécuté de peur qu'il dénonce les maquisards. Alors qu'il est plus probable qu'il fut exécuté parce qu'il refusait de cautionner les agissements malhonnêtes de son chef.
Peu après l'exécution tragique du jeune maquisard, Langlais quitta la région pour diriger un nouveau maquis en Seine et Marne, sans oublier de prendre avec lui ce qui restait de l'argent récolté pour financer le maquis de Corny... Il entra alors en concurrence avec un autre maquis sur place et finit chassé de la région. Sa compagne, Ginette Doyen, fut arrêtée par des maquisards et leur aurait déclaré être membre de la Gestapo, comme Langlais, ce qui lui valut d'être fusillée.
Maurice Langlais s'en sortit lui, on ne sait pas comment ; il passa devant un tribunal d'Evreux en 1947 pour une simple escroquerie, puis on perd sa trace jusqu'à son arrestation à Rouen en avril 1949 et à son procès aux assises de l'Orne à Alençon, le 19 novembre 1952. Poursuivi pour complicité d'assassinat, vols et escroqueries, il fut condamné le 21 novembre 1952, 9 ans presque jour pour jour après l'exécution du jeune Fleury Lefebvre, à 15 ans de travaux forcés et à l'indignité nationale. Il mourut à Sotteville les Rouen en 1981.
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| L'Impartial du 29 novembre 1952 relatant le verdict du procès |
Cet article est dédié à la mémoire du jeune maquisard Fleury Lefebvre (1925-1943)




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