lundi 4 mai 2026

Courte et tragique histoire du maquis de Corny

Tract de la France Combattante parachuté 
en mai et juin 1944 par les avions alliés

C'est en 1943 qu'un maquis fut organisé dans les bois de Corny, pour quelques mois seulement, avec une fin bien tragique. 

A l'origine, deux organisations résistantes - Vengeance, basée à Rouen et l'OCM, Organisation Civile et Militaire des Andelys - créèrent un premier maquis destiné à regrouper des combattants pour préparer l'arrivée des alliés. Il fut constitué au Val Saint Martin, dans des grottes sur la falaise qui surplombe la Seine, au lieu dit du "Moulin de la folie". Suite à une dénonciation, les maquisards durent quitter précipitamment leur cachette, et certains se réfugièrent dans des bois près de Corny.

Un nouveau maquis se constitua alors, baptisé "France libre", et situé dans le bois de la Charbonnière, à la sortie de Corny, sur la route qui mène à Fresne l'Archevêque. Marcel Dubois, maire de Corny, alors membre de l'état major départemental de l'organisation OCM, sous l'alias Colonel Delouvain, alimenta en eau et en vivres le nouvel abri, constitué d'une cabane de feuillage et de branchage construite dans un trou d'où l'on extrayait autrefois les silex pour la réfection des routes. 

Le bois de la Charbonnière à Corny

La direction du Maquis fut confiée à Maurice Langlais, natif de Rouen, membre du réseau Vengeance, au parcours pour le moins compliqué et insolite pendant la guerre. En effet, après avoir œuvré dans le réseau Vengeance à Rouen, et publié un journal résistant clandestin "Honneur et Patrie", il rejoignit la très pétainiste LVF (Ligue Française des Volontaires contre le bolchévisme), afin, selon lui, d'entraver la propagande allemande. Il quitta cette organisation en volant du matériel lui permettant ensuite d'imprimer son journal. Fin 1942, alors qu'il était poursuivi par la Gestapo, il partit en Allemagne pour le STO (Service du Travail Obligatoire), d'où il aurait permis l'évasion de prisonniers français, sans jamais être inquiété par les autorités. De retour en France, il reprit contact avec le groupe Vengeance qui lui confia la direction du maquis de Corny : il se baptisa alors "Tigre pensif" et s'attribua lui même le grade de Général. 

Localisation approximative du maquis, 
d'après les indications de Jean Erisay

On ne connaît pas précisément la durée exacte de la brève existence du maquis, ni les actions menées par ses membres. Elles consistaient souvent et d'abord à préparer les assauts des alliés contre l'occupant lorsque le débarquement aurait lieu : formation militaire, vol d'armes et de munitions, sabordages divers, etc. Au quotidien, les maquisards pouvaient saboter les pieux anti parachutes que les allemands installaient un peu partout dans les champs, ou encore, comme ce fut le cas le 11 novembre 1943, placer des drapeaux français ou des fleurs sur les monuments aux morts des villages pour commémorer la victoire de 1918 contre les armées allemandes. 

Bon émis par Maurice Langlais alias
Tigre pensif en 1943, conservé par Jean Erisay

Langlais décida pour financer le maquis d'émettre des bons d'"emprunt national pour la libération" que des résistants aux alentours pouvaient proposer et vendre aux sympathisants. Des fonds furent ainsi collectés, que Langlais dépensa rapidement en fêtes à Paris, où il se rendait avec quelques membres du maquis. L'inaction du maquis, la longue attente du débarquement des alliés, les malversations de Tigre pensif démotivèrent les troupes et un premier maquisard quitta le maquis a l'automne 43. De nombreuses arrestations intervinrent parmi les membres du groupe Vengeance peu après, qui menacèrent encore sa survie. 

En novembre, deux jeunes hommes veulent partir : Roger Guignard et son camarade Fleury Aimé Lefebvre, né en 1925 à Sallaumines, dans une famille de mineur du Pas de Calais. Fleury Lefebvre est l'ordonnance du Tigre pensif et donc le premier témoin de ses manquements. Il semblerait que découragé par cette situation, il ait voulu quitter le maquis de Corny pour s'engager ailleurs ou rentrer chez lui. 

Langlais les fit arrêter et tint un conseil de guerre le 20 novembre 1943, qui condamna les deux "déserteurs" à mort. La condamnation de Roger Guignard ne fut pas appliquée, le jeune homme ayant dit vouloir gagner Londres pour continuer la lutte. Mais Fleury Lefebvre, lui, âgé de 18 ans seulement, fut exécuté le jour même par des membres du maquis sur les ordres (mais en l'absence) de Langlais dans le bois de la Charbonnière à Corny. Les circonstances de son exécution furent tragiques, ses anciens camarades devenus bourreaux devant s'y prendre à plusieurs fois pour le tuer. Son corps sera retrouvé par un enfant du village, Jean Erisay, alors âgé de 12 ans, le 30 août 1945, près de deux ans après sa mort.

Extrait du registre d'état civil de Corny relatant
la découverte du corps de Fleury Lefèbvre

Brigitte Garin dans son livre "Une famille normande dans la tourmente nazie" cite le témoignage d'une habitante, Germaine Hayet, sur ce drame : "Le pauvre gosse, un ch'timi du nord, n'était pourtant pas dangereux. Il ne cessait de dire en pleurant "Je veux retourner chez mi ! Je veux retourner chez mi !". Mais de crainte qu'il ne dénonce le camp, l'un des maquisards le tua froidement.". Monsieur Jean Erisay, qui découvrit, enfant, le corps du jeune Lefèbvre en août 1945, racontait lui aussi que le jeune homme avait été exécuté de peur qu'il dénonce les maquisards. Alors qu'il est plus probable qu'il fut exécuté parce qu'il refusait de cautionner les agissements malhonnêtes de son chef.

Peu après l'exécution tragique du jeune maquisard, Langlais quitta la région pour diriger un nouveau maquis en Seine et Marne, sans oublier de prendre avec lui ce qui restait de l'argent récolté pour financer le maquis de Corny... Il entra alors en concurrence avec un autre maquis sur place et finit chassé de la région. Sa compagne, Ginette Doyen, fut arrêtée par des maquisards et leur aurait déclaré être membre de la Gestapo, comme Langlais, ce qui lui valut d'être fusillée. 

Maurice Langlais s'en sortit lui, on ne sait pas comment ; il passa devant un tribunal d'Evreux en 1947 pour une simple escroquerie, puis on perd sa trace jusqu'à son arrestation à Rouen en avril 1949 et la plainte déposée par Auguste Lefebvre, père de Fleury, pour assassinat. Son procès se tient finalement aux assises de l'Orne à Alençon, le 19 novembre 1952. 

Poursuivi pour complicité d'assassinat, vols et escroqueries, il fut condamné le 21 novembre 1952, 9 ans presque jour pour jour après l'exécution du jeune Fleury Lefebvre, à 15 ans de travaux forcés et à l'indignité nationale. Il mourut à Sotteville les Rouen en 1981. 

L'Impartial du 29 novembre 1952
relatant le verdict du procès

 

Cet article est dédié à la mémoire du jeune maquisard Fleury Lefebvre (1925-1943)

 


17 juillet 2026 : Complément d'information

J'ai pu consulter un dossier conservé au Service Historique de la Défense à Caen qui, s'il n'apporte pas un jour nouveau sur l'assassinat du jeune Fleury Lefebvre, contient des informations complémentaires qu'il serait gênant de ne pas ajouter à celles sur lesquelles j'ai appuyé mon article ci-dessus. 

Couverture du dossier d'archives coté AC 21 P 365 709
au Service Historique de la Défense de Caen

Le dossier conservé aux archives porte la référence 21 P 365 709 et porte spécifiquement sur le jeune maquisard victime du jugement de Marcel Langlais.  Une lettre de la sous-préfecture des Andelys en date du 31 août 1951 fait mention de l'avis du procureur de la République des Andelys sur l'affaire qui se résume ainsi : "Langlais reprochait à Lefebvre son indiscrétion et une tentative de désertion. Il semble plutôt que Langlais ait voulu supprimer un témoin de ses agissements". Le procès de Langlais à la Cour d'assises de l'Orne en novembre 1952 confirmera cette version des faits. 

Il existe toutefois dans ce même dossier une autre lettre, signée cette fois Marcel Baudot, grand résistant ébroïcien et chef des FFI de l'Eure en 1944 qui, pour refuser la demande faite par le père de Fleury Lefebvre, Auguste Lefebvre, d'attribuer la mention "Mort pour la France" à son fils, avance les arguments suivants : "(...) le jeune Fleury après avoir donné son adhésion au Maquis [de Corny] l'avait soudain abandonné alors que celui-ci se trouvait directement en but à l'action de l'ennemi. La désertion de Fleury fut suivie de plusieurs arrestations parmi les unités qui travaillaient de concert avec le maquis de Corny." Marcel Baudot poursuit en indiquant que Langlais avait eu l'accord de ses supérieurs pour juger puis exécuter le jeune Fleury Lefebvre. Il indique également que Langlais fut amnistié de sa condamnation sur intervention de lui-même et d'autres responsables du "Tigre pensif". Pas un mot dans cette lettre sur l'escroquerie aux bons de souscription pour la libération, ni les milliers de francs avec lesquels Langlais partait faire la fête à Paris, pas plus que sur ses agissements en Seine et Marne et sa supposée connivence avec la Gestapo. 

Ce témoignage d'une personnalité éminente de la résistance euroise vient contredire tous les autres récits rapportés : celui du procureur de la république des Andelys rapporté plus haut. Celui de M. Jean Erisay qui découvrît le corps du jeune maquisard en 1945 et qui évoquait une exécution motivée par la crainte que Fleury Lefebvre ne déserte et ne parle aux autorités, mais jamais pour des dénonciations avérées. Celui, encore, de Mme Brigitte Garin qui fait effectivement mention dans son ouvrage d'une désertion suivie d'arrestations en novembre 1943, mais d'un autre maquisard et non de Fleury Lefebvre. Celui enfin de cette contemporaine des faits, Germaine Hayet, qui elle aussi parlait de craintes de dénonciations. 

Il est impossible d'établir avec certitude des faits remontant à plus de 80 ans et qui se sont passés dans l'une des périodes récentes les plus sombres et troublées de l'histoire de notre pays et de notre région. Toutefois, je pense que le danger que représentait un enfant de 18 ans, seul et éloigné de tous ses proches, sans doute terrorisé par la situation dans la quelle il s'était mise, en étant notamment le témoin involontaire des agissements malhonnêtes et avérés ceux-là de l'auto-proclamé général Langlais aurait peut-être pu être réduit par un encadrement plus compétent, sans aller jusqu'à l'extrémité de cet assassinat lâche et cruel. 

Je renouvelle donc ici ma dédicace à la mémoire du jeune maquisard Fleury Lefebvre (1925-1943)

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